Un avenir dans lequel nous pouvons tous vivre : le rôle de l’éducation dans la lutte contre le racisme et son éradication

Ecrit le 14 juil 20 par Cecilia Barbieri, Martha K. Ferede
Barrières sociales à l'éducation
Education à la citoyenneté mondiale

 

 

Les préjugés sont un fardeau qui embrouille le passé, menace l’avenir et rend le présent inaccessible. - Maya Angelou

Ces mots prononcés par Maya Angelou il y a plus de 30 ans font écho aux injustices du passé, nous font mesurer toute l’importance de notre époque tourmentée et montrent bien que les préjugés nous empêchent fondamentalement de devenir des citoyens du monde qui agissent pour la promotion et le développement d’un avenir de justice et de paix.

À l’heure où la pandémie de COVID-19 met en évidence de profondes inégalités socio-économiques flagrantes et exacerbe les discours haineux, on assiste en parallèle à un soulèvement mondial contre le racisme et les discriminations systémiques, institutionnalisées et structurelles. Des manifestations se déroulent sur presque tous les continents, de l’Amérique du Nord et du Sud à l’Australie, en passant par l’Europe. Elles ne portent pas uniquement sur le sort d’un énième  afro-américain désarmé victime d’un nouveau meurtre  insensé. Elles visent aussi à protester contre le massacre gratuit de millions de personnes au fil des siècles, contre un traitement inégalitaire et injuste, contre différentes formes de violence, contre l’inégalité économique et sociale, contre le manque de perspectives, contre le profilage racial, contre la marginalisation, contre les micro-agressions et contre les innombrables affronts quotidiens. 

Le racisme et la discrimination systémiques sont ancrés dans la structure même de la société, dans les gouvernements, sur les lieux de travail, dans les tribunaux, dans la police et dans les institutions scolaires. Si le racisme peut être explicite, il se manifeste aussi souvent sous des formes implicites, subtiles et insidieuses qui peuvent être difficiles à identifier. 

Les données mondiales disponibles sur l’éducation montrent à quel point le racisme peut être insidieux:  

À l’école, les mesures disciplinaires pénalisent les élèves noirs de manière disproportionnée. Dans certains contextes, dès l’enseignement préscolaire, les enfants noirs ont 3,6 fois plus de chances de se faire exclure de l’école que les enfants blancs, et 4 fois plus de chances à la fin du secondaire. Le risque pour les élèves noirs de faire l’objet d’une arrestation en lien avec leur scolarité et d’être pris en charge par les forces de l’ordre est plus de deux fois plus élevé que pour les autres élèves (Bureau du département des droits civils des États-Unis, 2016 ; Fabello et al., 2011). 

Les attentes des enseignants envers leurs élèves varient en fonction de la race. De nombreuses études établissent une corrélation entre les attentes des enseignants et les résultats scolaires des élèves, en particulier sur la réussite scolaire et le fait de terminer ses études supérieures (Boser et al., 2014). Toutefois, les attentes des enseignants envers leurs élèves varient en fonction de la race, du statut économique et du pays d’origine. Par exemple, les élèves d’Europe de l’Est subissent diverses formes de racisme et suscitent de faibles attentes dans le système scolaire britannique (Tereschenko et al., 2018).

Les élèves issus des groupes minoritaires ethniques et raciaux sont plus susceptibles d’être étiquetés « à risque ». Par exemple, au Québec (Canada), les élèves d’origine caribéenne ont trois fois plus de chance d’être considérés comme EHDAA (élève handicapé ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage) et placés dans des classes réservées aux élèves « à risque » (Maynard, 2017).

L’assiduité scolaire et le niveau d’enseignement atteint peuvent être mis en corrélation avec la question raciale. D’après le Rapport mondial de suivi sur l’éducation 2020, même si des progrès ont été faits ces dernières décennies concernant l’accès à l’enseignement, une inégalité raciale tenace perdure en matière d’assiduité scolaire et de niveau d’enseignement atteint dans les pays d’Amérique latine. Par exemple, les afro-descendants âgés de 12 à 17 ans affichent des taux de fréquentation scolaire moins élevés que leurs pairs non afro-descendants (ECLAC, 2019). D’après des données de la Banque mondiale (2018), en Uruguay et au Pérou, les afro-descendants seraient moins susceptibles de terminer l’enseignement secondaire que les autres élèves. 

La discrimination raciale se manifeste aussi entre élèves. En Australie, une étude portant sur des élèves du primaire et du secondaire d’origine anglo-celtique/européenne, d’Asie de l’Est et du Sud-Est, aborigène et des îles du détroit de Torrès, moyen-orientale, océanienne et africaine a démontré que parmi ces élèves, un sur trois disait avoir été victime de discrimination raciale par ses pairs (Priest et al., 2019).

Les bénéfices perçus de l’éducation varient selon les races. En Afrique du Sud post-apartheid, même si les possibilités d’accès à l’éducation se sont améliorées, l’éducation n’est pas valorisée de la même façon. En 2004,  les différences de rendement de l'éducation représentaient environ 40 % de l'écart de salaire  au profit des Blancs sud-africains (Keswell, 2010). En 2018, un Noir sud-africain gagnait en moyenne cinq fois moins qu’un Blanc sud-africain (Syed & Ozbilgin, 2019).

Le racisme est une violation de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) et il est contraire à la Convention de l’UNESCO concernant la lutte contre la discrimination dans le domaine de l’enseignement (1960), à la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale (1965), au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (1966) et à la Convention relative aux droits de l’enfant (1989).

Le racisme et la discrimination systémiques sont ancrés dans la structure même de la société, dans les gouvernements, sur les lieux de travail, dans les tribunaux, dans la police et dans les institutions scolaires.

Les systèmes éducatifs et les institutions scolaires jouent un rôle majeur et ont une grande responsabilité dans la lutte contre le racisme et son éradication. Ils peuvent : 

Aider les écoles à mettre en œuvre des politiques éducatives qui encouragent la diversité raciale. Il a été démontré que ces écoles favorisaient la cohésion sociale et les liens interraciaux (Eaton & Chirichigno, 2011).  

Former et recruter des enseignants qui reflètent la diversité des élèves. Des études montrent que lorsque le corps enseignant est à l’image des élèves, les résultats scolaires sont meilleurs, les attentes sont plus élevées et les mesures disciplinaires sont plus rares (Egamit et al. 2015). 

Passer les programmes au crible en adoptant divers points de vue. Tout d’abord, les écoles doivent mettre l’histoire, la mémoire collective et les droits de la personne (ainsi que les savoirs autochtones) au cœur de l’enseignement. Cela contribue à bien comprendre le passé et ses liens avec le présent, et à éviter de perpétuer les stéréotypes. De plus, les éducateurs doivent examiner et repenser les programmes, en particulier les manuels, pour en supprimer les représentations racistes, les idées fausses et les omissions historiques. 

Lutter contre les stéréotypes implicites. Tous les acteurs des institutions éducatives (responsables politiques, chefs d’établissement, enseignants, personnel et élèves) doivent être formés pour prendre conscience de leurs stéréotypes implicites, c’est-à-dire leurs croyances et préjugés inconscients. Une pratique réflexive de l’enseignement, l’application de mesures disciplinaires justes fondées sur des données et la sollicitation d’avis extérieurs sont autant de stratégies que les écoles peuvent utiliser pour réduire les stéréotypes implicites (Staats, 2015). 

Le caractère injuste du racisme systémique nuit largement à l’enseignement dont nous avons besoin et qui est nécessaire pour les futurs alternatifs  souhaité pour tous – un monde où nous pourrons tous vivre ensemble en paix en tant que citoyens du monde, au sein de sociétés justes et solides qui valorisent la diversité. En tant qu’éducateurs, citoyens et membres de la communauté mondiale, nous avons beaucoup à faire pour que les solutions proposées pour éradiquer le racisme systémique ne restent pas prisonnières du système critiqué aujourd’hui, afin de venir à bout des causes profondes de l’oppression et de l’inégalité. 

Pour cela, nous devons prendre le problème à bras le corps, comme l’a affirmé le Secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres dans un récent message : « La position des Nations unies sur le racisme est parfaitement claire: ce fléau viole la Charte des Nations unies et porte atteinte à nos valeurs fondamentales. Chaque jour, dans le cadre de notre travail dans le monde entier, nous nous efforçons d’apporter notre contribution à la promotion de l’inclusion, de la justice et de la dignité et à la lutte contre le racisme sous toutes ses formes. » 

L’heure est venue d’engager des débats essentiels et de prendre des mesures inspirées, en toute connaissance de cause. 

Notre avenir en dépend. 

Cecilia Barbieri est Chef de la Section de l’éducation à la citoyenneté mondiale et pour la paix de l’UNESCO, après avoir travaillé au Bureau régional pour l’éducation en Amérique latine et dans les Caraïbes, où elle était responsable de la Section Éducation 2030. Elle travaille en tant que spécialiste de l’éducation pour l’UNESCO depuis 1999, principalement en Afrique et en Asie.

Martha K. Ferede est responsable de projet au sein de la Section de l’éducation à la citoyenneté mondiale et pour la paix de l’UNESCO. Elle était auparavant professeure des écoles, chercheuse à l’université Harvard et chargée de cours à Sciences Po.

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