Subventions aux écoles et performances des élèves au Sénégal : Une analyse expérimentale

Ecrit le 16 oct 20 par Pedro Carneiro, Oswald Koussihouèdé, Nathalie Lahire, Costas Meghir , Corina Mommaerts
Qualité de l'éducation
Microplanification de l'éducation
Financement de l'éducation

 

Au cours des 50 dernières années, l’accès à l'école primaire a augmenté spectaculairement dans les pays en développement. Dans les régions les plus défavorisées de l’Afrique subsaharienne, les taux bruts de scolarisation dans le primaire approchent les 80 % (Glewwe et Kremer, 2006). Cela dit, la qualité de l'éducation dans ces pays en développement reste très faible. L’accès à l’éducation ne s’est pas accompagné d’une augmentation de la productivité et du bien-être. Les recherches concluent que c'est la qualité de l'éducation, et non sa quantité matérialisée par le taux de scolarisation, qui importe le plus pour la croissance (Hanushek et Woessmann 2011 ; Glewwe et al. 2013).

Alors, est-il possible d'améliorer la qualité des apprentissages dans un contexte défavorisé via les subventions aux écoles?
L'hypothèse sous-jacente à cette investigation est que les décideurs locaux, tels que les directeurs d'école et les responsables communautaires soient plus susceptibles de comprendre leurs besoins en éducation que les autorités éducatives centrales et les mieux placés pour utiliser ces ressources de la manière la plus efficace possible.

Mécanisme d’allocation des subventions aux écoles

Pendant de nombreuses années, le Sénégal recourait aux subventions aux écoles (projets d’écoles), supposant que les écoles sont les mieux placées pour identifier leurs difficultés et y apporter les solutions opérationnelles.
En 2009, le ministère de l'Éducation du Sénégal a lancé un appel à propositions pour bénéficier d’une subvention aux écoles sous financement de la Banque mondiale. Pour évaluer rigoureusement l’intérêt d’une telle approche, l’Etat a également cherché le soutien technique de la Banque mondiale. Comme ce projet de subvention existait depuis plusieurs années, de nombreuses écoles étaient probablement au courant de sa régularité.
Cependant, pour s'assurer que toutes les écoles bénéficient du même niveau d’information sur le programme, des agents ont été envoyés dans chaque autorité régionale pour s'assurer qu'elle a bien reçu l'appel et a compris son rôle. Dans l’appel à projets, l'accent était mis sur les aspects pédagogiques, contrairement aux appels précédents qui mettaient l'accent sur le renforcement de l'environnement scolaire. Les subventions s'élevaient à 1 500 000 francs CFA par école.  

À la suite de l’appel à propositions, 712 écoles ont soumis un dossier. Les propositions gagnantes ont été sélectionnées au cours d'un atelier sur la base des objectifs visés : (a) amélioration du français, des mathématiques et des sciences (b) réduction du redoublement et des abandons scolaires, et (c) augmentation du quantum horaire de l'apprentissage.

Les propositions acceptables ont été regroupées en deux catégories. La première consistait en de propositions qui étaient directement éligibles au financement. La seconde consistait en des propositions ayant un bon potentiel, mais qui devait être révisées. Elles ont été renvoyées aux écoles avec les commentaires du comité d'évaluation, puis soumis à nouveau. Ce processus a abouti à la sélection de 633 projets à financer en trois cohortes, tirées aléatoirement, de 211 écoles.

Données et stratégie d’identification

Pour évaluer l'effet du programme de subventions des écoles, trois enquêtes ont été effectuées auprès des élèves de 2e et 4e année en 2009 et de leurs familles, des enseignants et des directeurs, au cours de deux années scolaires. L’équipe de recherche a d'abord mené une enquête de référence au début (novembre) de l’année scolaire 2009-c’est-à-dire juste au moment où la première série de subventions a été envoyée aux écoles. Des enquêtes ultérieures dites de suivi ont été menées sur les mêmes élèves au début et à la fin de l'année scolaire 2010-11.

Les données collectées ont porté sur les apprentissages scolaires et le contexte (scolaire et familial) d’apprentissage. Les écoles étant réparties de manière aléatoire entrent trois cohortes, les tests d’équilibre montrent une forte similarité entre elles. En raison de cette similarité, le calcul de l’impact a été conduit à travers un modèle linéaire simple.

Résultats

Nous avons trouvé des effets de ces subventions aux écoles sur l'apprentissage des élèves, en particulier chez les filles et les élèves ayant des performances initiales élevées. Ces effets persistent au moins deux années. Ils ne se produisent qu'en 3e année et pas en 5e année, et ils sont plus importants dans le sud que dans le nord du pays. Ces résultats suggèrent que les ressources distribuées de manière décentralisée peuvent avoir des effets positifs sur l’apprentissage des élèves.

Il n’est pas aisé d'expliquer l’hétérogénéité des résultats, notamment le fait qu’ils soient visibles seulement en 3e année. Une conjecture est que les directeurs se concentrent sur les premières années parce qu'ils y voient les fondements des apprentissages futurs. Par ailleurs, les grades supérieurs peuvent déjà disposer de ressources suffisantes par rapport aux grades inférieurs, de sorte que l'amélioration marginale des ressources est moins efficace aux grades supérieurs. Des recherches futures aideraient à mieux répondre à cette question.

Nous en savons un peu plus sur la différence nord-sud dans les effets des programmes. Alors que les écoles du Nord mettaient l'accent sur les technologies de l'information et d'autres matériels éducatifs, les écoles du Sud ont mis l'accent sur les ressources humaines, notamment à travers la formation des enseignants et des administrateurs scolaires. Nos résultats suggèrent que ce dernier type d'investissements, bien que peut-être moins visible pour la communauté locale (et donc moins préféré par exemple par les décideurs locaux ou même les autorités scolaires locales), peuvent être plus efficaces que les premiers types d'investissement.

Références

Carneiro, P., Koussihouede, O., Lahire, N., Mommaerts, C., and Meghir, C. 2020. School Grants and Education Quality: Experimental Evidence from Senegal. 2020. Economica. Volume 87, No 345, pp. 28-51.
Glewwe et Kremer, M. (2006). “Schools, teachers, and education outcomes in developing countries”. In: E. Hanushek et F. Welch (éd.), Handbook of the Economics of Education, vol. 2. Amsterdam: The Netherlands, pp. 945–1017.
Glewwe, P., Hanushek, E. A., Humpage, S. et Ravina, R. (2013). School resources and educational outcomes in developing countries: a review of the literature from 1990 to 2010”. In: P. Glewwe (éd.), Education Policy in Developing Countries. Chicago, USA: University of Chicago Press.
Hanushek, E. et Woessmann, L. (2011). “The economics of international differences in educational achievement”. In: E. A. Hanushek, S. Machin and L. Woessmann (eds), Handbook of the Economics of Education, vol. 3. Amsterdam: The Netherlands, pp. 89–200.

 

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