Que disent les examens nationaux volontaires sur les priorités en matière d’éducation ?

Ecrit le 28 nov 18 par Laetitia Houlmann
Qualité de l'éducation
Education et développement


Dans le cadre de ses mécanismes de suivi et d’examen, le programme Éducation 2030 encourage les États membres à « procéder à des examens réguliers et inclusifs, pilotés par le pays, des progrès accomplis aux niveaux national et infranational ». Ces examens nationaux, qui doivent être volontaires, menés par les États et entrepris tant par les pays développés que par les pays en développement, visent à faciliter l’échange d’expériences, à renforcer les politiques et les institutions et à faire appel au soutien des différentes parties prenantes et aux divers partenariats en vue d’accélérer la mise en œuvre des ODD. Ces examens nationaux volontaires sont soumis et discutés lors du Forum politique de haut niveau des Nations Unies sur le développement durable (HLPF) qui se tient chaque année. En 2018, le HLPF n’a pas porté une attention particulière à l’ODD 4, mais selon le Guide des examens nationaux volontaires, les pays doivent rendre compte de l’avancement des 17 ODD à chaque rapport d’examen et ne pas se limiter aux sujets mis à l’honneur par le HLPF.

Cet article analyse  les examens nationaux volontaires des six pays d’Afrique subsaharienne ayant fait état de progrès en matière d’éducation en 2018 : le Cap-Vert, la Guinée, le Mali, la Namibie, le Niger et le Sénégal.

Intégration de l’ODD 4 dans les systèmes nationaux : où en sont les pays d’Afrique subsaharienne ?

Le Guide des examens nationaux volontaires précise qu’un des éléments essentiels de ces examens est l’« Intégration des ODD dans les cadres nationaux ». Il est en effet largement reconnu que la bonne mise en œuvre des ODD dépend en grande partie de leur intégration dans toutes les politiques et dans tous les plans nationaux pertinents. Les six pays semblent tous avoir la volonté politique d’intégrer les ODD dans leurs cadres, mais, dans la pratique, ils en sont à diverses étapes du processus et la plupart d’entre eux ne font référence qu’aux plans de développement nationaux et non aux plans sectoriels de l’éducation (PSE) .

Le Mali est le seul pays à reconnaître explicitement que les ODD n’ont pas encore été intégrés dans ses documents de planification du développement. Dans les examens nationaux volontaires du Cap Vert et du Sénégal, l’alignement est évoqué au niveau national et au niveau sectoriel. Dans le Plan Sénégal Émergent, par exemple, 8 des 10 cibles de l’ODD 4 sont considérées comme convenablement traitées. Au niveau sectoriel, le PSE 2017-2012 du Cap-Vert est parfaitement aligné sur l’ODD4 et est même présenté au début de l’examen national volontaire comme un exemple de bonne pratique en termes d’alignement politique avec les ODD. Le PSE du Sénégal est également présenté comme étant pleinement conforme à la fois aux ODD  et à l’Agenda 2063 de l’Union africaine. La Namibie a intégré les ODD - ainsi que les objectifs de l’Agenda 2063 et du Plan stratégique indicatif de développement régional de la Communauté de développement d’Afrique australe - dans son 5e Plan de développement national (NDP5), lancé peu après l’adoption des ODD. Celui-ci comprend 15 interventions stratégiques pour l’éducation qui s’inscrivent dans le cadre de l’ODD 4 et qui devraient être réalisées d’ici 2022. En Guinée et au Niger, l’alignement des plans de développement nationaux sur les ODD a également été évalué, mais son succès semble limité. La stratégie à plus long terme Stratégie pour le développement durable et la croissance inclusive (Niger Horizon 2035) fait également de l’éducation une priorité, mais son cadre logique n’intègre pas d’indicateurs relatifs à l’ODD 4.

Une éducation de base de qualité et une plus grande équité sont les priorités absolues

Si des progrès ont été réalisés dans tous les pays, l’accès à l’éducation de base est toujours un défi dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne. Toutefois, à l’exception du Mali , dont l’examen national volontaire se limite aux questions de scolarisation, l’accent est principalement mis sur le manque de qualité et de pertinence de l’enseignement, qui se traduit par de forts taux de déscolarisation et de redoublement ainsi que par de mauvais résultats scolaires, notamment au niveau secondaire inférieur.

La Guinée va au-delà de l’accès et aborde la question de la qualité à l’aide d’évaluations des acquis. Au Niger, où moins de 27 % des enfants et des jeunes avaient acquis des compétences minimales dans les matières de base en 2015, la cible 4.1 est l’une des trois prioritaires de l’ODD 4, avec une attention particulière accordée aux acquis d’apprentissage. La Namibie a connu une hausse significative de la scolarisation depuis qu’elle a rendu l’enseignement primaire gratuit, mais les résultats d’apprentissage restent insatisfaisants et les taux élevés de redoublement et de déscolarisation sont préoccupants. Le Sénégal et le Cap-Vert accordent tous les deux une grande priorité à l’inclusion du premier cycle du secondaire dans l’éducation de base : le Sénégal souhaite « mettre en place un cycle fondamental d’éducation de base de 10 ans et améliorer la qualité des enseignements à tous les niveaux » et le Cap-Vert souhaite rendre l’éducation de base obligatoire jusqu’à la 8e année de scolarité.

Les disparités, quelle qu’en soit la nature (Cible 5 de l’ODD 4), semblent être la deuxième difficulté commune à tous les pays. L’inégalité entre les sexes est une préoccupation en Guinée, au Mali et au Niger, mais le Sénégal la mentionne principalement dans le contexte de l’enseignement supérieur. Au Cap Vert et en Namibie, les filles ont généralement de meilleurs résultats jusqu’au premier cycle du secondaire, puis la tendance s’inverse. Le fossé zones rurales/zones urbaines et les disparités entre les régions semblent également concerner la plupart des pays. Parmi les populations mal desservies figurent les enfants et les jeunes handicapés, les ménages défavorisés ainsi que les personnes vulnérables. Enfin, dans les pays les plus avancés, des disparités subsistent dans l’enseignement supérieur et dans l’éducation préscolaire.

L’éducation préscolaire, l’enseignement et la formation techniques et professionnels et l’enseignement supérieur, des sous-secteurs bien pris en compte

Tous les pays, à l’exception du Niger, soulignent l’importance de l’éducation préscolaire (ODD 4.2), que ce soit sous l’angle de l’amélioration de l’accès, de l’équité ou de la formation des enseignants. Pour la Namibie et le Cap-Vert, il s’agit clairement d’une priorité absolue. Au Sénégal, l’enseignement préscolaire est vu comme partie intégrante d’un cycle d’éducation de base élargi.

L’enseignement et la formation techniques et professionnels (ODD 4.3 et 4.4) semblent surtout importants au Sénégal et en Namibie. En Namibie, investir dans l’éducation et les compétences pour l’emploi est vu comme un outil essentiel pour contribuer la réduction de la pauvreté, et « promouvoir la formation professionnelle orientée vers le marché de l'emploi » fait partie des orientations stratégiques du Sénégal. Ces deux pays, ainsi que le Cap Vert, considèrent également qu’un enseignement supérieur équitable et de qualité (ODD 4.3) est crucial pour leur développement futur. 

Les cibles négligées de l’ODD 4

Si le taux d’alphabétisation des adultes est encore faible dans de nombreux pays africains, peu d’examens nationaux volontaires s’intéressent à l’éducation des adultes et à l’éducation non formelle. À l’exception du Sénégal, qui a pour objectif d’« éradiquer l'analphabétisme à travers l’éducation de base des jeunes et des adultes », les pays semblent peu se préoccuper de ce sous-secteur. Ceci rejoint le « peu d’intérêt manifesté pour l’éducation des jeunes et des adultes, et pour le renforcement de leurs compétences, tant au niveau formel que non formel » (p. 2), noté par le Comité de pilotage du programme Éducation 2030.

Les enseignants (ODD 4.c) et les infrastructures (ODD 4.a) sont mentionnés dans tous les rapports, mais demeurent des questions transversales plus que des priorités réelles. Enfin, la cible 4.7 est presque absente, ce qui semble corroborer l’observation du Comité de pilotage du programme Éducation 2030 d’une « faible intégration de l’éducation en vue du développement durable et de l’éducation à la citoyenneté mondiale ».

Conclusion

Cette brève analyse fournit quelques indications sur le degré d’intégration de l’ODD 4 et sur les difficultés et les priorités de quelques pays. Certaines tendances se tracent, mais l’hétérogénéité des pays et le manque de normalisation du contenu, de la structure et des données rendent la comparaison difficile et ne permettent pas de tirer des conclusions. La question qui se pose est celle de la finalité et de la pertinence des examens nationaux volontaires. Comme indiqué dans l’analyse de ODI en 2018, leur principale utilité est de mettre en évidence l’engagement des pays envers le programme Éducation 2030 et de motiver les gouvernements nationaux à s’engager davantage. Le fait même que ces pays aient volontairement soumis ces rapports au Forum politique de haut niveau, en y incluant notamment une étude de leur système éducatif, fait preuve de leur engagement envers le programme Éducation 2030 en général et envers l’ODD 4 en particulier. Ceci n’est cependant pas une fin en soi. Au-delà de l’exercice de relations publiques, les examens nationaux volontaires doivent mettre en évidence les difficultés auxquelles les pays sont confrontés dans la mise en œuvre des ODD, « pour que le Forum politique de haut niveau puisse être l’enceinte où sont résolus les problèmes de mise en œuvre communs à plusieurs pays ». L’on constate cependant que, si les difficultés sont généralement clairement identifiées, il ne suit aucun effort concret d’analyse ni de définition des bonnes pratiques ou des pistes à suivre pour sortir de l’ornière.

Ces enseignements tirés, espérons que l’intérêt tout particulier que le Forum politique 2019 consacrera à l’ODD 4 aidera à ce que les examens nationaux volontaires de l’année prochaine soient une mine d’informations sur les progrès de la réalisation de l’ODD 4 dans le monde.


Examens Nationaux Volontaires