Programme Luces para Aprender  : l’électricité au service de la qualité pédagogique

Ecrit le 15 juin 20 par Angélica Páez Sánchez, Barbara Santibañez
Education rurale
Constructions et installations scolaires

 

Depuis 2011, le programme Luces para Aprender (LPA) (Des lumières pour apprendre) de l’Organisation des États ibéro-américains (OEI) a contribué à améliorer la qualité de l’enseignement dans les écoles rurales d’Amérique latine grâce à une coopération multisectorielle des 13 pays participants visant à fournir électricité, connexion Internet, formation des enseignants et renforcement des communautés dans les écoles bénéficiaires. Pour en savoir plus, nous nous sommes entretenus avec Angélica Páez, responsable du programme LPA de l’Espace Éducation de l’OEI.

La genèse du programme

Un élément important a été la demande concrète formulée par le gouvernement du Nicaragua, qui a présenté la réalité éducative des écoles rurales du pays. Du panorama que nous a décrit l’ambassadeur du Nicaragua à l’OEI, nous avons compris que les écoles concernées étaient situées dans des endroits reculés, bénéficiant d’infrastructures précaires, et dont les classes étaient pour la plupart multiniveaux, ce qui constitue déjà un défi pédagogique en soi. Ce sont aussi des écoles où, notamment, le taux de roulement du personnel enseignant est élevé, où il est très difficile d’empêcher la déscolarisation des élèves et où l’absentéisme est important. Leur isolement géographique entraîne un certain nombre de problèmes : ces écoles sont les moins bien loties en matière de qualité de l’enseignement, et on dénombre près de 6040 écoles dans tout le pays qui n’ont pas l’électricité.

Malheureusement, cette réalité se retrouve dans d’autres pays d’Amérique latine, comme au Pérou et en Colombie, qui comptent respectivement plus de 14 000 et plus de 4000 écoles qui n’ont pas accès à l’électricité, ou encore au Honduras, un petit pays moins densément peuplé que les deux précédents, où 6 500 écoles n’ont pas l’électricité. Le Secrétaire de l’OEI a donc décidé de redoubler d’efforts pour donner de la visibilité à cette réalité afin d’élaborer une initiative qui puisse relever ces défis d’amélioration de la qualité de l’éducation, en mettant autour d’une même table différents acteurs et en les responsabilisant.

Peu à peu, nous nous sommes documentés davantage, ce qui était assez laborieux car dans nos pays, les statistiques ne sont pas du tout à jour : ce travail a permis aux États de le faire. Ces recherches ont duré plusieurs mois, au cours desquels nous avons appris des autres projets similaires réalisés dans la région et des difficultés qu’ils ont rencontrées.

Mise en service : fondamentaux et conception technique

Le programme Luces para Aprender a été approuvé en 2011 lors de la XXIe Conférence ibéro-américaine sur l’éducation par les ministres de l’Éducation des pays ibéro-américains : "La mise en œuvre de ce programme a été entérinée au niveau politique, un feu vert qui était essentiel. Ensuite, nous avons élaboré une définition technique de ce que nous voulions faire et de l’objectif principal du programme LPA." Il a alors été établi que le but ultime de LPA était d’améliorer la qualité de l’éducation dans les écoles rurales grâce à cinq composantes :

  1. Installation de modules photovoltaïques dans les écoles rurales
  2. Fourniture de matériel informatique
  3. Connectivité pour faire face à l’isolement géographique
  4. Formation des enseignants pour faire un bond qualitatif en matière de qualité — par exemple, avec l’alphabétisation numérique, des suggestions méthodologiques et pédagogiques, etc.
  5. Sensibilisation et travail communautaire : "LPA part du principe que l’école est le cœur battant de la vie des populations. Grâce à toutes les technologies mises à disposition, l’école pourrait être utilisée à d’autres fins comme dispenser des formations aux adultes, ou encore permettre aux riverains d’aller recharger leurs téléphones portables ou leurs lampes électriques."

Cette mise en œuvre va de pair avec un engagement financier de l’OEI : "Parallèlement à toutes ces décisions politiques et techniques, l’OEI a créé le Fonds de solidarité, qui reste aujourd’hui en place non seulement pour LPA mais aussi pour de nombreuses initiatives de l’organisation. Ce Fonds a financé un projet pilote de LPA dans chaque pays qui en a fait la demande, et cette première étape nous a permis de coordonner nos efforts notamment avec les ministères de l’Éducation. Il a ensuite fallu travailler avec d’autres acteurs publics et privés, et pour ce faire une grande autonomie a été donnée à chaque pays, en respectant les différentes idiosyncrasies et réalités. Chaque pays a choisi le nombre d’écoles qu’il pouvait prendre comme échantillon pour le projet pilote."

Lors de la conception du projet, la responsabilité a d’abord été assumée par le Secrétariat général, conseillé par la fondation espagnole Energía sin Fronteras : "Selon la méthodologie que nous avions adoptée, au fil du temps, nous avons élaboré des recommandations et des directives techniques accompagnant la mise en œuvre de LPA. Ces recommandations ont été formulées par nos bureaux nationaux, qui allaient mettre en œuvre le projet. À la fin de ce processus, un modèle technique d’intervention rassemblant toutes les recommandations relatives au projet, selon chaque étape et selon chacune des grandes composantes, a été systématisé et créé. Ce modèle technique est aujourd’hui l’une de nos grandes fiertés car il systématise l’expérience, ce qui peut s’avérer le plus coûteux dans un projet. Ce manuel a été enrichi de l’étude d’impact que nous avons réalisée l’année dernière avec des évaluateurs indépendants."

L’articulation entre les différents acteurs a été réalisée en premier lieu à partir de chacun des bureaux nationaux du OEI, y compris le Secrétariat général basé à Madrid. C’est l’un de nos points forts : nous n’avons pas besoin d’intermédiaires car nous avons des bureaux dans 19 pays et du personnel technique. Ensuite, toute la coordination avec les ministères de l’Éducation puis avec d’autres ministères publics ainsi qu’avec des entreprises privées a été mise en place d’abord par des accords de coopération institutionnelle. Les engagements étaient techniques et financiers. Dans de nombreux cas, il s’agissait de contributions financières en espèces ou d’autres types de contributions en nature, notamment des infrastructures et des ressources. L’OEI a créé un plan d’ensemble pour l’organisation et la gestion du projet, où chacun des acteurs avait sa place et son rôle en fonction de sa nature. L’OEI a apporté du contenu, pas seulement des financements. Dans les cas les plus importants, LPA a rejoint d’autres programmes gouvernementaux pour établir des complémentarités. Le programme LPA était adopté comme modèle, mais il était essentiel de créer des synergies avec ce qui se faisait déjà dans les pays.

Points forts

  • LPA a contribué à rendre visible la réalité de l’école rurale, qui est la plus en retard sur les plans social, économique et politique. 
  • La construction d’un modèle d’intervention technique accessible à tous les États et favorisant la coopération internationale de façon générale. 
  • Systématisation de l’expérience pilote et de ses résultats grâce à l’étude d’impact éducatif réalisée. L’expérience de ces six années a été validée. 
  • Possibilité de reproduire et d’étendre le programme à d’autres pays.
  • Créer des alliances avec différents acteurs.
  • Utilisation alternative des installations fournies aux écoles par LPA, afin d’en faire un lieu ouvert à tous et créer un point de rencontre. Les nouvelles activités qui peuvent s’y tenir incluent, entre autres, des activités récréatives, des formations, des cours pour adultes, ou encore un point de recharge électrique.

Ce qui reste à améliorer

  • Le volet technique lié à la connectivité, qui a été le plus complexe : il n’a pas été possible de connecter la totalité des 556 écoles à Internet à cause de leur isolement géographique. En général, pour connecter les écoles les plus isolées, il faut opter pour la solution la plus coûteuse (connexion par satellite). Nous pensons donc offrir des solutions de formation destinées aux enseignants et à la population locale utilisant du matériel informatique, mais notamment hors ligne, afin de ne pas avoir à passer par la connexion Internet.
  • Améliorer l’accompagnement à long terme des enseignants : une fois l’intervention terminée, l’accompagnement doit être assuré, mais dans certains cas cela a été difficile. Cela doit s’intégrer à d’autres programmes de l’État, ou se faire par le biais du renforcement de la collaboration entre les enseignants, par exemple avec un réseau d’enseignants des écoles rurales LPA.
  • Renforcer l’accompagnement des instances éducatives aux différents niveaux : nous avons une stratégie très forte au niveau national, mais au niveau local, elle doit être renforcée. 
  • Mise à disposition de ressources pédagogiques pour contribuer à l’amélioration des compétences numériques des enseignants. 

Rayonnement et conséquences au niveau régional et international

Ce programme a été conçu pour la région ibéro-américaine. Il a couvert 556 écoles rurales ont été impliquées, bénéficiant à 25 934 élèves et 1197 enseignants dans les 13 pays participants. Pour une première expérience, nous pouvons dire que nous avons validé un modèle technique d’intervention dans ces 13 pays : la validation est donc assez solide. La portée est très vaste non seulement sur le plan quantitatif, mais aussi qualitatif : faire face à la réalité très différente et hétérogène des pays d’Amérique latine était un défi car le fonctionnement interne, la dynamique de la coopération avec les gouvernements et les ministères, et le rôle de l’entreprise privée varient d’un pays à l’autre.

Au cours de ces six années, 13 pays de la région ont lancé un projet pilote LPA : l’Argentine, la Bolivie, la Colombie, le Costa Rica, la République dominicaine, El Salvador, le Guatemala, le Honduras, le Nicaragua, le Paraguay, le Pérou, l’Uruguay et le Panama. En Uruguay, grâce au développement de LPA, 100 % des écoles rurales sans électricité ont été reliées au réseau, grâce aux efforts conjoints d’institutions publiques et privées nationales et internationales telles que la Fondation Elecnor, UTE (compagnie d’électricité publique) ou encore le Plan CEIBAL. De son côté, l’OEI a affecté environ 4 millions de dollars à la mise en œuvre du programme, et a également mobilisé des ressources publiques, tant des ministères de l’Éducation que d’autres institutions publiques et privées. "De plus", ajoute Angélica, "le rayonnement du programme, c’est aussi sa visibilité au-delà des frontières de l’Amérique latine : notre participation au sommet WISE (World Innovation Summit for Education) a été très intéressante en ce que nous avons été observés par des évaluateurs et des experts pendant trois années consécutives et finalement récompensés en 2017, parmi d’autres projets. Un autre aspect qui me semble important, c’est le court métrage que nous avons tourné dans le cadre de LPA (Bienvenidos), qui fait partie de la stratégie de diffusion du projet. Ce n’est pas un documentaire : le projet est le prétexte pour parler de l’éducation rurale dans nos pays."

Enfin, en 2018 une évaluation externe de l’impact éducatif de LPA a produit les résultats suivants :

  • 88 % des enseignants pensent que LPA a augmenté la motivation des élèves.
  • 75 % des instances éducatives affirment que le programme a renforcé les directives éducatives du pays.
  • Une note de 8,5/10 pour l’évaluation de la contribution de l’OIE par les instances éducatives.
  • 81 bonnes pratiques identifiées en matière de politiques éducatives.
  • LPA a permis de réduire l’absentéisme, d’accroître l’engagement des familles et des élèves, d’améliorer l’attention des enfants, l’apprentissage et le développement des compétences numériques de base ainsi que l’environnement scolaire.
  • Dans l’ensemble, le programme a contribué à surmonter l’isolement des populations rurales en renforçant leurs capacités et en les impliquant dans le projet.
  • Enfin, grâce à l’expérience LPA, des niches et des défis de travail ont été identifiés pour l’OEI et les autres instances pédagogiques.

Expansion de LPA

Ces dernières années, des mesures ont été prises pour faire connaître l'LPA dans d'autres pays, notamment aux pays lusophones d'Afrique, explique Angélica : "L'OEI a une couverture régionale en Amérique latine qui comprend les pays lusophones d'Amérique latine et d'Europe (Brésil et Portugal). Il y a quelques années, il a été décidé d'avoir des actions beaucoup plus directes et plus étroites avec les pays lusophones d'Afrique et d'Asie. Cette décision a ouvert des possibilités, dont l'une a été d'étendre l'LPA au Mozambique, en effectuant une première mission pour rencontrer les autorités éducatives du pays en 2018."

    Aujourd'hui, Angelica déclare que, "l'expansion de LPA s’inscrit dans un nouveau contexte et est le résultat du COVID-19, la pandémie mondiale qui n'est pas étrangère au monde de l'éducation. Plus de 177 millions d'étudiants dans toute la région ibéro-américaine ont été touchés par une crise inattendue ; et des projets comme LPA retrouvent leur pertinence et leur importance pour la population, en particulier les plus vulnérables.

    LPA contribuera à répondre aux questions que se posent actuellement les systèmes éducatifs de la région : comment réduire les écarts qui se sont creusés en raison de la pandémie, comment rattraper le temps d'apprentissage des élèves des populations rurales qui ont vu leurs cours suspendus sans pouvoir aller à l'école et sans possibilité d'avoir une classe en ligne depuis leur domicile. Combien d'enfants issus des campagnes risquent de ne pas retourner à l'école ?" l'OEI a créé un espace de ressources éducatives qui vise à fournir des ressources éducatives en libre accès à tous les niveaux de la communauté des enseignants, aux étudiants et à leurs familles. L'objectif est d'atténuer l'impact de la pandémie du coronavirus sur l'interruption des cours et de garantir ainsi la continuité et la qualité de l'apprentissage.

     

    Angélica Páez Sánchez est titulaire d'une licence en droit de la Pontificia Universidad Javeriana (Bogota, Colombie) et d'un master en coopération internationale décentralisée de l'Universidad del País Vasco-UPV (Bilbao, Espagne). Avec 13 ans d'expérience professionnelle acquise en Colombie, en République dominicaine et en Espagne dans le domaine de la coopération au développement en matière d'éducation. Actuellement, elle travaille dans le domaine de l'éducation et est responsable du projet "Des Lumières pour Apprendre".

    Interview réalisée par Barbara Santibañez.

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