Les défis de l’enseignement secondaire en Afrique subsaharienne

Ecrit le 06 fév 20 par Mary Burns
Qualité de l'éducation
enseignement secondaire

 

Mary Burns revient sur les possibilités d’utiliser la technologie dans le cadre de la réforme de l’éducation. Conseillère auprès des gouvernements, elle les aide à planifier les usages et concevoir des technologies. Elle effectue également des recherches dans le domaine du développement professionnel, en ligne et en présentiel, des enseignants.

En 1926, quelques garçons de Nairobi, au Kenya, ont eu une chance qu’aucun élève d’Afrique subsaharienne n’avait encore jamais eue : ils ont été scolarisés dans le secondaire. Alliance High School, premier établissement secondaire de la région, s’est attaché à inculquer à une élite de garçons, puis de filles, l’érudition, le caractère, la foi chrétienne et les valeurs européennes, qui étaient considérées à l’époque comme le sésame d’une pleine participation à la vie académique, professionnelle et civique.

Près d’un siècle plus tard, l’enseignement secondaire s’est développé dans toute l’Afrique subsaharienne. Contrairement aux administrations coloniales, qui ne voyaient pas la nécessité d’instruire les Africains au-delà du primaire, les gouvernements d’Afrique subsaharienne reconnaissent aujourd’hui que l’expansion de l’enseignement secondaire entraîne d’importants avantages publics directs : des rendements économiques élevés qui se traduisent par la croissance, la réduction de la pauvreté, l’équité et la cohésion sociale. Les États sont également conscients que l’enseignement secondaire offre des avantages individuels : ils permettent de meilleurs résultats économiques et une meilleure qualité de vie, tout en donnant accès à des connaissances spécialisées, à l’enseignement supérieur et à l’emploi dans le secteur formel. En effet, partout dans le monde, les pays qui ont connu les hausses les plus rapides et les plus durables du niveau d’éducation et de la croissance économique y sont parvenus en améliorant l’accès, l’équité et la qualité de l’éducation dans les cycles d’enseignement primaire, secondaire et supérieur. 

En 2018, la Fondation MasterCard, qui s’intéresse au lien entre enseignement secondaire et travail formel, m’a invitée à diriger une étude sur la façon dont la technologie éducative est déployée en vue d’améliorer la qualité et la transmission de l’enseignement secondaire en Afrique subsaharienne1. Nos deux prochains articles aborderont certaines principales conclusions de cette étude (disponible ici dans son intégralité). Le présent article présente cinq observations relatives au statut de l’enseignement secondaire en Afrique subsaharienne, et le deuxième article (à paraître) fait le point sur l’emploi de la technologie dans l’amélioration de l’accès et de la qualité de l’enseignement secondaire dans la région. 

1.    L’enseignement secondaire se développe dans toute l’Afrique subsaharienne

L’Afrique subsaharienne a fait des progrès significatifs en matière de scolarisation dans le secondaire, passant d’un taux net global de 11 % en 1970 à 32 % et 22 % respectivement pour le premier et le deuxième cycle du secondaire en 2018 (UNICEF, 2019). 

Cette hausse a été plus importante dans les pays les plus pauvres. Par exemple, au Mozambique, les inscriptions ont bondi de 7 % en 1999 à 34 % en 2012. Dans presque tous les pays d’Afrique subsaharienne, alors que de plus en plus d’enfants terminent l’école primaire, la demande d’enseignement secondaire ne cesse d’augmenter, et, de ce fait, la pression exercée sur le système d’enseignement secondaire. Plusieurs gouvernements, comme ceux du Malawi, de la Sierra Leone et du Ghana, ont répondu à cette demande croissante en abolissant les droits d’inscription dans le secondaire.

2.    Une spécificité : des taux de déscolarisation élevés

Pourtant, malgré l’augmentation du taux de scolarisation, pour la plupart des jeunes Africains, l’éducation ne va pas plus loin que l’école primaire. La région souffre d’écarts importants en matière d’accès à l’enseignement secondaire, tant à l’intérieur d’un même pays qu’entre différents pays. À titre d’exemple, 80 % des élèves du Botswana, d’Afrique du Sud et du Cap-Vert fréquentent l’école secondaire, contre environ 20 % en République centrafricaine, au Tchad et au Niger. Dans toute l’Afrique subsaharienne, les taux de diplômés du secondaire, inférieur et supérieur, s’élèvent respectivement à 42 % et 30 %.

Tout comme en 1926, ceux qui bénéficient le plus de l’enseignement secondaire sont des garçons, urbains, issus des classes les plus aisées. Le taux de déscolarisation dans le secondaire reste élevé chez les ruraux, les élèves issus de milieux défavorisés, les filles, les déplacés internes et les réfugiés, les handicapés et les minorités religieuses et ethniques. Les conflits en Afrique centrale et dans la région du Sahel, ainsi que les politiques gouvernementales limitant à six ans la durée de la scolarité obligatoire ont exacerbé ce phénomène d’exclusion.

Ce sont surtout les inégalités économiques et le fort taux de pauvreté de la région qui limitent l’accès à l’enseignement secondaire : même dans des pays comme le Zimbabwe ou la Zambie, où les enfants riches comme pauvres ont accès à l’école primaire, l’enseignement secondaire est beaucoup plus accessible aux élèves issus des classes les plus aisées qu’à la moitié la plus pauvre des élèves.

3.    Dans le secondaire, les filles particulièrement désavantagées

En Afrique subsaharienne, l’écart entre les garçons et les filles en matière d’accès au secondaire s’est creusé avec la hausse de la scolarisation dans le secondaire. La région a le taux de scolarisation féminine dans le secondaire le plus bas du monde, bien que, là encore, il existe de grandes différences entre les pays. Par exemple, le taux brut de scolarisation des filles dans l’enseignement secondaire est de 100 % en Afrique du Sud, contre respectivement 12 et 16 % en République centrafricaine et au Niger (CEA, 2017).

Ces disparités entre les sexes sont en corrélation avec la pauvreté et la ruralité. Au Malawi, dans les campagnes, seulement 5 % des filles issues des milieux ruraux les plus pauvres fréquentent l’école secondaire, mais à peine 1 % en seront diplômées. Au Nigeria, 3 % des filles issues des milieux ruraux les plus pauvres obtiendront leur diplôme de fin d’études secondaires, contre 92 % des garçons urbains issus des milieux les plus aisés.

De nombreux facteurs contribuent à la déscolarisation des filles au secondaire : taux de fécondité élevé, conflits, mariages d’enfants et d’adolescentes, prévalence de la violence et du harcèlement sexuels, craintes pour la sécurité dans les dortoirs, absence de toilettes, discrimination sexuelle et conception traditionnelle des obligations des filles en matière de travail et de soins qui les empêchent de fréquenter l’école.

4.    L’Afrique subsaharienne confrontée à une pénurie de professeurs

Dans toute la région, on manque d’enseignants du secondaire : il n’y a pas assez d’enseignants bien préparés, et encore moins d’enseignants de sciences, technologie, ingénierie et mathématiques (STIM). Nombre d’entre eux n’ont pas été préparés, ni dans leur domaine de compétence ni en matière de pédagogie. Par conséquent, beaucoup ont des lacunes, en particulier dans les matières STIM, et leur style d’enseignement reste très traditionnel. La formation des enseignants se heurte à d’autres difficultés : manque de formateurs de qualité, formations de qualité et de durée variables, manque de temps consacré à la formation pédagogique et professionnelle et au mentorat. La plupart des enseignants d’Afrique subsaharienne ne reçoivent aucune formation professionnelle continue ni aucun soutien, et, lorsque c’est le cas, ces efforts sont fragmentés entre la formation initiale et la formation continue. 

5.    Le système d’enseignement secondaire peine à équilibrer l’accès, la qualité et l’équité

Les pays d’Afrique subsaharienne doivent affecter davantage de ressources à l’élargissement de l’accès à l’enseignement secondaire pour qu’il soit au service de tous les élèves, et pas seulement des élites. Les gouvernements vont devoir trouver un équilibre entre l’élargissement de l’accès et l’amélioration concomitante de la qualité et de l’équité. Cela constituera, dans les prochaines décennies, un défi d’une ampleur sans précédent qui exigera des changements politiques majeurs et d’importants investissements tant en ressources humaines que financières. Il faudra également investir davantage dans l’enseignement primaire et supérieur, car ceux-ci influencent le secondaire, qui leur est intimement lié.

L’utilisation de technologies éducatives peut jouer un rôle important, quoique limité, dans certains de ces défis pressants. Limité, parce que ce sont les changements d’orientation en matière de politique éducative et leur bonne application qui seront la clé du renforcement de l’enseignement secondaire. Toutefois, pour résoudre certains des problèmes les plus épineux auquel il est confronté, les États peuvent tirer parti de la technologie en l’intégrant à tout un système de réforme, avec les bonnes politiques et les bons soutiens, en abordant notamment les questions relatives à l’accès à l’éducation, à la fourniture de contenus, à l’amélioration de la qualité de l’enseignement et de l’apprentissage et aux perspectives de carrière des enseignants.

Notre prochain billet de blog dressera un état des lieux de ces efforts.

1Outre des recherches documentaires et des entretiens, nos travaux ont également inclus des visites d'études de cas au Botswana, en Afrique du Sud, à Maurice et au Cap-Vert.

 

Références

Burns, M. et coll. (2019). Information and Communications Technologies in Secondary Education in Sub-Saharan Africa: Policies, Practices, Trends and Recommendations.

Fonds des Nations unies pour l’enfance. (novembre 2019). Net enrollment for lower secondary school in Sub-Saharan Africa: Regional aggregates based on >50% population coverage

Commission économique pour l’Afrique des Nations unies. (2017). Economic Report on Africa 2017: Urbanization and Industrialization for Africa’s Transformation.

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