Favoriser les approches multilingues dans l’enseignement et l’apprentissage

Ecrit le 06 nov 19 par Sue Ollerhead , Kerry Taylor-Leech
Langage et éducation
Politique linguistique

 

Le multilinguisme est un atout. La capacité de parler plusieurs langues permet de maintenir notre cerveau en bonne santé en vieillissant, mais elle a aussi de nombreux bénéfices pour les enfants, puisqu’elle leur apporte un avantage scolaire et améliore leurs perspectives d’emploi une fois sortis du système scolaire. De plus, le multilinguisme nous donne accès à plusieurs cultures et améliore notre compréhension de nos propres cultures. 

Mais quelles sont ses implications pour l’enseignement en classe, en particulier dans les contextes où la maîtrise de la langue anglaise va de pair avec la réussite scolaire ? Comment les enseignants peuvent-ils tirer parti des bénéfices du multilinguisme de leurs élèves, tout en les aidant à progresser dans la langue scolaire dont ils ont besoin pour réussir ?

En Australie, une équipe de chercheurs en éducation a voulu relever ce défi en travaillant avec le British Council pour élaborer un ensemble sans précédent d’activités multilingues pour la classe. Ces activités sont destinées aux enseignants qui ont l’anglais comme matière ou l’utilisent comme langue d’enseignement au sein de classes multilingues disposant de peu de ressources. L’équipe se composait de chercheurs des universités d’Australie-Méridionale, Griffith et Macquarie ayant tous une longue expérience de l’enseignement dans des contextes divers du point de vue culturel et linguistique, notamment en Afrique subsaharienne, en Afrique du Nord et en Asie du Sud-Est. Deux membres de l’équipe nous expliquent ce qui a inspiré cette publication.

Pendant de nombreuses années, on a expliqué aux enseignants en anglais qu’il fallait éviter à tout prix d’employer les langues que les élèves parlaient à la maison pendant les cours d’anglais

De plus en plus de travaux de recherche montrent que s’appuyer sur la langue parlée par les élèves à la maison et sur leur environnement culturel lors de l’enseignement en classe valide leur identité et leur apporte des bases solides pour apprendre d’autres langues. Pourtant, la réalité est tout autre pour de nombreux élèves multilingues, en particulier ceux qui apprennent l’anglais : la langue qu’ils parlent à la maison ne peut pas franchir la porte de la salle de classe ou est considérée comme un obstacle à l’acquisition de la langue d’enseignement et d’apprentissage en général. Pendant de nombreuses années, on a expliqué aux enseignants en anglais qu’il fallait éviter à tout prix d’employer les langues que les élèves parlaient à la maison pendant les cours. 

La langue comme ressource 

Les classes multilingues sont un phénomène de plus en plus courant à travers le monde, qui résulte de l’augmentation rapide de la mobilité et des migrations mondiales. Au sein de ces classes, les élèves peuvent venir de différents milieux linguistiques et culturels, parler une langue à la maison et une autre à l’école, ou encore apprendre la langue d’enseignement comme langue additionnelle. Des agences internationales comme l’UNICEF, l’UNESCO et la Commission européenne affirment que l’éducation multilingue peut jouer un rôle important pour mobiliser des apprenants aux profils divers. En plus de favoriser leur réussite scolaire, les classes qui valorisent le bilinguisme peuvent nourrir les identités positives associées à leur culture d’origine. Cette position est étayée par la notion de « langue comme ressource » théorisée par Richard Ruiz (1984), qui prône l’utilisation des langues parlées à la maison par les élèves comme ressources pour l’apprentissage et l’enseignement. En pratique, selon cette approche de la langue, les enseignants devraient utiliser les langues que les élèves parlent à la maison comme outil pour la réflexion et la communication, en parallèle de l’apprentissage et du développement simultanés des compétences dans la langue d’enseignement. Pourtant, c’est toujours l’anglais qui prédomine très largement dans de nombreuses classes du monde entier, où les élèves lisent, écrivent, écoutent et parlent uniquement en anglais. Malgré l’ampleur des recherches qui pointent l’importance et les avantages de l’intégration de pédagogies multilingues dans la pratique en classe, les éducateurs disposent de peu de matériel qui leur explique comment appliquer ce principe de manière délibérée et systématique pendant la préparation des leçons et en classe.

Signes de changement 

Heureusement, ces dernières années, des publications, conférences et matériels de perfectionnement professionnel ont permis de faire avancer la réflexion sur le vecteur d’enseignement et les conceptions de l’enseignement, à contre-courant de l’idée d’utilisation exclusive de la langue officielle/nationale.

Utiliser les méthodes multilingues : de la théorie à la pratique

Une nouvelle publication du British Council, Using multilingual approaches: Moving from theory to practice (Utiliser les méthodes multilingues : de la théorie à la pratique), se penche sur les études de plus en plus nombreuses qui montrent qu’empêcher les élèves d’utiliser la langue qu’ils parlent à la maison pendant leurs cours en langue anglaise gêne leur apprentissage et les prive de leurs droits fondamentaux linguistiques, mais aussi qu’à cause de cette façon de faire, les enseignants passent à côté de précieuses occasions de s’appuyer sur les connaissances et l’expérience de leurs élèves en tant que ressources d’enseignement. Cet ensemble d’activités a été élaboré à la suite de la décision délibérée du British Council d’encourager les méthodes multilingues dans le cadre de l’enseignement en anglais dans le monde. Les activités sont conçues pour tenir compte des langues parlées à la maison et des cultures des élèves lors de l’enseignement de l’anglais comme langue additionnelle ou étrangère, ou de l’utilisation de l’anglais comme vecteur d’enseignement au sein de classes multilingues. Les activités s’appuient sur des principes pédagogiques fondés sur des recherches, brièvement présentées ci-dessous.

using multingual approaches

Fonds de connaissance dans la classe de langues

On sait depuis longtemps que l’une des principales caractéristiques d’un enseignement de haute qualité est la capacité des enseignants à mobiliser les savoirs et expériences préalables des élèves ainsi que leurs connaissances de base. Ce savoir préalable étant encodé dans la langue qu’ils parlent à la maison, il est vital que les enseignants facilitent le transfert des concepts et des compétences des langues parlées à la maison vers l’anglais. 

Cette conception de la langue est renforcée par la notion de « fonds de connaissances » que l’on doit à Luis Moll (1992). Elle porte sur les riches sommes de connaissances culturelles qui existent au sein des foyers et du cadre de vie local des élèves. Moll avance que lorsque les enseignants exploitent ce type de connaissances en créant des liens avec leurs élèves et plus largement avec leur entourage social, des occasions d’apprentissage intéressantes se présentent. Les pratiques d’enseignement qui exploitent des voies multilingues pour lire, écrire et parler permettent aux élèves d’accéder aux ressources culturelles qui renforcent la dimension personnelle de leur travail en classe, tout en élargissant l’accès aux connaissances au moyen de textes dans plusieurs langues.  

« Translangage » intentionnel

L’une des méthodes les plus efficaces pour l’enseignement et l’apprentissage bilingues est l’utilisation intentionnelle et simultanée de deux langues dans la même classe, un procédé appelé « translangage ». Les activités proposées sont innovantes du point de vue de leur conception, qui vise à permettre aux enseignants de s’appuyer constamment sur les compétences bilingues émergentes des élèves et les utiliser. Les activités sont élaborées de manière réfléchie et planifiée pour encourager les élèves à puiser dans les ressources linguistiques les plus adaptées à leur disposition. Les enseignants peuvent ainsi concevoir des leçons interculturelles et inclusives qui favorisent l’apprentissage de la langue anglaise, mais mettent aussi à profit les premières langues des élèves ainsi que le fonds de connaissances de leur cadre de vie et de leur famille. 

Les activités ont fait l’objet d’ateliers et ont été pilotées par des enseignants en Inde, qui les ont appliquées à leur propre classe, avant de faire des retours utiles et de proposer d’excellentes idées. Cette courte vidéo (en anglais) explique plus en détail le processus et la raison d’être de cette ressource.

Kathleen Heugh, professeure associée et responsable du projet, résume l’importance sociale du projet en faisant l’observation suivante : « Interdire à un enfant d’utiliser sa langue constitue une violation de ses droits. C’est aussi très problématique pour son avenir. Nous ne pouvons pas nous permettre d’assister à la marginalisation des élèves, ou de les voir se sentir désemparés ou quitter le système scolaire. Utiliser les langues que les élèves parlent à la maison et faire entrer leur propre système de connaissances dans la classe devrait être la priorité de toute politique linguistique à l’école. » 

teacher feedback

Luis C. Moll, Cathy Amanti, Deborah Neff and Norma Gonzalez (1992) Funds of knowledge for teaching: Using a qualitative approach to connect homes and classrooms, Theory Into Practice, 31:2, 132-141.

Richard Ruíz (1984) Orientations in Language Planning, NABE Journal, 8:2, 15-34.
 

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